CHAPTER I
L'Oublié
Longtemps avant que les villes n'envahissent la nuit de leurs lumières, longtemps avant que les moteurs ne relèguent les chevaux à l'oubli, et longtemps avant que les noms des rois ne se dissolvent dans la poussière des bibliothèques abandonnées, il existait un être dont le nom avait été effacé par le temps lui-même.
Pas perdu.
Pas dissimulé.
Effacé.
Il y avait une différence. Il le savait mieux que quiconque.
Depuis plus de quinze siècles, il marchait parmi les hommes. Il avait traversé des ères entières comme on traverse une pluie : en continuant d'avancer, légèrement trempé, mais jamais vraiment arrêté. Il savait qu'il était tombé du monde d'en haut. Il ne savait plus pourquoi. Il ne savait plus comment on l'y appelait. Et le monde d'en bas l'avait oublié en retour, comme si l'univers avait décidé, d'un commun accord silencieux, que certaines présences n'avaient pas besoin d'être nommées pour exister.
Mais une chose demeurait.
Ses ailes.
Massives. Noires comme de l'encre séchée sur du velours. Assez puissantes pour fendre l'air d'un seul battement et faire plier les arbres dans leur souffle. Autrefois, elles avaient été blanches, d'un blanc presque insolent, lumineux même dans les ténèbres. Maintenant elles étaient ombre. Et c'est ainsi qu'il vivait : comme une ombre parmi les ombres, ni tout à fait présent, ni jamais vraiment absent.
Il avait toujours cru que leur noirceur était une punition. Une honte qui avait déteint sur les plumes. Il avait eu quinze siècles pour s'y habituer, et il ne s'y était jamais habitué.
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Il avait vu des empires se lever et s'effondrer comme des châteaux de sable face à la marée.
Rome en flammes. Des royaumes conquis en une saison. Des guerres que les livres d'histoire mentionnent à peine, des conflits oubliés des hommes, mais dont il gardait les cicatrices dans la chair de sa mémoire, là où aucun regard ne pouvait les voir.
Il avait combattu dans certaines de ces guerres. Mis fin à d'autres. Parfois au nom de la justice, cette chose changeante que chaque époque redéfinissait à sa convenance. Parfois pour maintenir un équilibre que lui seul percevait. Et parfois, simplement, parce que le monde avait besoin de quelqu'un capable de descendre dans les abysses sans y perdre ce qui lui restait d'âme.
Il n'était pas certain d'en avoir encore une. Mais il continuait quand même.
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Il vivait à l'écart de la civilisation depuis des siècles, dans un château que la plupart des cartes ignoraient. Niché entre des montagnes que le brouillard ne quittait jamais vraiment et des forêts si anciennes que les arbres semblaient écouter, le bâtiment n'avait rien du château romantique que les touristes photographient en souriant. Pas de tourelles élégantes ni de jardins à la française. Seulement de la pierre grise, mangée par le lierre et les siècles, percée de fenêtres étroites qui ressemblaient à des yeux mi-clos.
À l'intérieur, le château respirait. Ses couloirs étaient parcourus de courants d'air venus de passages secrets, de portes dérobées camouflées dans les boiseries, de serrures mécaniques dont les rouages grinçaient doucement dans la nuit comme des créatures endormies.
Et partout, des collections.
Des armes de chaque époque connue et inconnue : katanas dont la lame chantait encore de ses batailles passées, dagues à double tranchant, lances de cérémonie et de guerre confondues, épées-crochets venues d'Orient, couteaux de lancer alignés comme des soldats en rang. Des lames d'obsidienne taillées par des mains disparues depuis des millénaires. Des lames forgées dans le métal froid des météorites. Des lames arrachées à des démons. Des lames ayant appartenu à des rois.
Et des livres. Des milliers de livres. Des traités de magie, des philosophies antérieures à la civilisation, des langues mortes et des langues qui n'avaient jamais eu de nom. Il y veillait avec la patience qu'il accordait à tout ce qu'il avait décidé de préserver.
Il y en avait un qu'il ne lisait jamais. Cuir noir, sans titre, rangé entre un traité de mathématiques babyloniennes et un bestiaire dont la moitié des animaux n'avait jamais existé. Il passait devant sans tourner la tête. Il ne se demandait pas pourquoi.
Dans la cuisine, sur l'étagère près de la fenêtre, il y avait une tasse d'argile grise, mal cuite, dont l'anse partait un peu de travers. En quinze siècles, il avait remplacé tout ce que le château contenait, sauf elle. Il la lavait lui-même. Il ne l'aurait jamais admis devant personne.
Et au fond du château, derrière trois murs pivotants et un système de serrures dont lui seul connaissait la séquence, se trouvait une petite chambre.
Dans cette chambre, sur un socle de pierre noire, reposait une boîte.
À l'intérieur de la boîte : une pierre.
Ovale. Bleue. Lisse comme une larme figée dans le temps. Elle émettait une lueur douce et régulière, imperceptible pour qui ne savait pas la chercher, comme un cœur qui bat dans le noir.
Il l'avait trouvée dans sa paume le jour où il était tombé. Il ne savait pas d'où elle venait. C'était la seule chose qu'il avait emportée.
Il s'en servait pour aiguiser ses lames. Quand l'acier la touchait, il se mettait à vibrer, presque à murmurer, et s'affûtait jusqu'à un tranchant qu'aucune forge au monde ne pouvait égaler. Mais ce n'était pas vraiment un outil. C'était la preuve d'un monde auquel il n'appartenait plus. Et c'était la seule concession qu'il se permettait à ce passé-là.
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Les lames étaient son langage maternel.
Les armes à feu l'avaient toujours laissé indifférent : trop bruyantes, trop capricieuses. Un pistolet pouvait s'enrayer. Une balle pouvait manquer sa cible. Une lame, jamais. Une lame était honnête. Elle disait clairement ce qu'elle était.
Alors quand il quittait le château, il en portait. Beaucoup. Plus que nécessaire, selon toute logique humaine : dans ses manches, dans ses bottes, à sa ceinture, dans les plis de son manteau. Sous le manteau, une armure noire, légère, faite de plaques de cuir et d'acier qu'il avait martelées lui-même. Par-dessus, une capuche, toujours. Et sur le visage, un masque qui ne laissait voir que ses yeux dans l'ombre de la capuche. Personne n'avait vu son visage depuis très longtemps. Les hommes oublient vite un visage. Ils se souviennent mieux d'un masque et d'une paire d'ailes.
Il y voyait autre chose qu'une précaution. Chaque lame était un grigri, un talisman, une protection symbolique autant que physique. Plus il en portait, plus il se sentait armé contre cette vulnérabilité étrange qui persistait même chez les êtres qui avaient survécu à quinze siècles. Il portait cette armure d'acier et de silence comme un homme ordinaire porte ses habits du dimanche.
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Pendant des siècles, il avait travaillé seul.
Presque toujours.
Presque.
Il y avait quelques exceptions rares, des êtres qui avaient croisé son chemin au bon moment, ou au mauvais, selon la façon dont on regardait les choses.
L'une d'elles était un démon.
Un démon cowboy, pour être précis, et la précision avait son importance, parce que Jack Smokey n'était pas le genre de personnage qu'on pouvait résumer à un seul mot. Chasseur de primes de profession, homme à tout faire par tempérament, il aimait les armes avec une passion qui dépassait largement la simple efficacité professionnelle. Grandes, petites, explosives : il avait une collection qui aurait fait pâlir certains gouvernements. Il avait même évoqué, une fois, avec ce sourire en coin qui lui était propre, l'existence d'une bombe nucléaire « au cas où ».
Il ne plaisantait probablement pas.
Ils s'étaient rencontrés lors d'une guerre de gangs qui avait transformé une ville entière en champ de bataille improvisé : corps dans les rues, fumée dans les ruelles, deux êtres hors du commun se retrouvant à combattre côte à côte sans l'avoir décidé. Depuis, ils se croisaient de temps en temps. Amis ? Le mot semblait trop simple. Alliés ? Plus proche. Deux êtres qui se comprenaient sans avoir besoin de trop s'expliquer.
L'autre exception était un vieillard.
Plus vieux que la plupart des gens ne pouvaient l'imaginer. Un sorcier à la barbe blanche et aux yeux acérés comme des lames, des yeux qui avaient vu passer des dynasties entières sans ciller. Le monde le connaissait comme un mythe, une légende que les enfants apprenaient dans les livres de contes sans jamais imaginer qu'elle pourrait être vraie.
Mais lui connaissait la vérité.
Le vieillard s'appelait Merlin.
Et il était bien réel.
Merlin était le seul à l'avoir connu tout au début, quand il venait de tomber. Le seul vivant à savoir ce qu'il avait été. Il n'en parlait jamais, et lui n'avait jamais osé demander.
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Les siècles passèrent ainsi.
Silencieux. Équilibrés. Rythmés par les grandes catastrophes de l'Histoire humaine et les petites guerres que personne ne consignait jamais.
Jusqu'à la nuit où l'Œil apparut.
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CHAPTER II
L'Œil
Cela se produisit quelques nuits avant le parchemin.
Le ciel changea.
Pas avec le fracas d'un orage. Pas avec l'éclat d'une tempête magnétique. Avec quelque chose de bien plus étrange, qui ne faisait aucun bruit, ne déclenchait aucune alarme, et qui pourtant éveillait dans la chair un sentiment primitif : celui d'être observé.
Parmi les étoiles, un œil s'ouvrit.
Immense. Ancien. D'un calme qui dépassait toute compréhension humaine. Il ne ressemblait ni à un phénomène astronomique, ni à une manifestation divine telle que les religions avaient pu en décrire. C'était simplement une présence. Un regard posé sur le monde depuis une distance incommensurable.
Ombre se tenait sur le toit du château, les ailes légèrement déployées dans le vent froid de la montagne. Il leva les yeux. L'Œil le regarda en retour.
Pas avec hostilité. Pas avec bienveillance. Avec cette neutralité absolue qui est parfois pire que l'une ou l'autre.
Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, l'immortel aux ailes noires et l'entité dont il ne connaissait pas le nom. Au fond du château, dans la boîte, la pierre bleue battit plus vite. Il le sentit à travers trois murs. Au creux de ses paumes, quelque chose picota, comme du sang qui revient dans un membre engourdi.
Puis l'Œil se referma, comme s'il n'avait jamais été là, et le ciel redevint un simple ciel étoilé.
Il ne dormit pas cette nuit-là.
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Quatre jours plus tard, il trouva le parchemin.
Posé sur son lit. Noir. Sans sceau, sans signature. Personne ne pouvait entrer dans le château sans qu'il le sache. Les mécanismes qu'il avait mis en place au fil des siècles n'avaient jamais failli. Il resta longtemps à regarder ce papier qui n'aurait pas dû être là. Puis il l'ouvrit.
Quelques lignes, à l'encre verte, d'une écriture penchée et pressée :
Je l'ai vu aussi. Il vous montrait du doigt.
Amsterdam, au bord du Prinsengracht. Venez vite, s'il vous plaît.
S.
Le parchemin se défit entre ses doigts en une poussière tiède qui sentait le thé et la pluie.
Il resta là, les mains vides. Aucune magie ancienne n'avait jamais senti le thé.
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Il y alla le lendemain, capuche baissée, mains dans les poches de son manteau, les ailes repliées sous un sort qui les rendait invisibles aux passants. Il détestait Amsterdam. Trop de vélos.
Il la trouva à la terrasse d'un café, dans un quartier où les maisons penchaient au-dessus des canaux comme des curieux au-dessus de leur reflet. Elle tenait une tasse à deux mains et fixait quelque chose que personne d'autre ne semblait voir.
Longs cheveux bruns. Yeux verts qui s'éclairaient légèrement quand elle utilisait sa magie, une lueur imperceptible pour les humains, évidente pour lui.
Il s'assit en face d'elle sans demander. Elle l'observa. Il l'observa. Le silence dura un peu plus longtemps qu'il n'aurait été poli.
« Vous pouvez enlever votre capuche, dit-elle. Il pleut pas.
— Je préfère pas. »
Elle haussa les épaules. Puis, sans transition :
« Vous n'êtes pas comme les autres.
— Comment ça, je suis pas comme les autres ?
— Je sais pas. Je le sens, c'est tout. » Elle fit tourner sa tasse. « Vous avez eu mon message.
— Le parchemin.
— C'était pas un parchemin. C'est une illusion. Un sort. Je pousse une pensée jusqu'à quelqu'un, elle prend la forme d'un objet, elle s'efface quand il l'a lue. » Elle esquissa un sourire fatigué. « Je suis plutôt douée.
— Mes défenses...
— Arrêtent les corps. Pas les pensées. »
Il aurait pu s'énerver. Il se contenta de noter qu'il allait devoir revoir tout le système, et que ça le contrariait plus qu'il ne voulait l'admettre.
« Pourquoi moi ?
— Parce que dans mon rêve, après l'Œil, c'est vous qu'il montrait. » Elle regarda ses mains. « Et il y a ça, depuis une semaine. Des marques. Sur les ponts, sous les quais. De la cendre blanche, des cercles. Personne ne les voit. Moi si. »
Elle s'arrêta. Ses yeux venaient de se déplacer, très légèrement, vers le toit d'en face.
Trois silhouettes. Noires. Immobiles. Il les avait prises pour des cheminées. Aucune chaleur ne montait d'elles. Aucune respiration ne les agitait.
Elles regardaient Sarah.
« Comment tu t'appelles ? demanda-t-il doucement, sans quitter les toits.
— Sarah.
— Sarah. On s'en va. »
Elle ne discuta pas. Elle posa deux pièces sur la table, se leva, le suivit jusqu'au toit d'un immeuble voisin. Ce fut la première chose qu'il remarqua à son sujet : elle savait quand faire confiance, même sans avoir toutes les raisons.
Il déploya ses ailes. Toute leur envergure, toute leur noirceur contre le ciel crépusculaire. Il la souleva dans ses bras avant qu'elle ait le temps de comprendre.
Quelque chose siffla derrière eux. Une étoile de métal passa à dix centimètres de son oreille et alla se planter dans une cheminée.
Ils s'élancèrent dans la nuit.
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CHAPTER III
Le Château
Le vol dura quarante-cinq minutes.
Quarante-cinq minutes de vent froid et de nuages sombres défilant de chaque côté. Elle ne dit rien. Pas un cri, pas une question. Seulement le souffle un peu trop rapide de quelqu'un qui comprend qu'il vient de franchir une ligne qu'on ne repasse pas dans l'autre sens.
Il aimait ça chez elle, sans pouvoir encore mettre de mot dessus.
Les montagnes apparurent dans la brume. Et au creux de l'une d'elles, comme une excroissance de la roche, le château.
Il se posa sur le toit dans un battement d'ailes qui fit tourbillonner la brume autour d'eux. La posa sur la pierre froide. Elle regarda les murailles grises, les tours usées, les forêts muettes.
« Vous vivez ici ?
— Oui.
— Tout seul ?
— Oui. »
Elle hocha la tête. Elle n'ajouta rien. Il vit dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance. Pas de la pitié.
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Il la guida à travers le château sans lui laisser le temps de poser de questions. Couloirs qui tournaient sur eux-mêmes. Murs qui pivotaient quand on appuyait sur la bonne pierre. Elle suivait sans hésiter, en retenant le chemin avec cette attention discrète des gens habitués à mémoriser ce que les autres oublient.
Dans la salle d'armes, elle s'arrêta devant un mur de lames et ne dit rien pendant presque une minute.
« Vous les avez toutes utilisées ?
— Presque.
— Laquelle vous préférez ?
— Aucune. » Il hésita. « Celle-ci. » Une dague noire, sans ornement, rangée à part. « Mais c'est pas une préférence. C'est une habitude. »
Elle le regarda comme on regarde quelqu'un qui vient de dire une chose plus vraie qu'il ne le voulait.
Ils arrivèrent dans la chambre secrète, la plus profonde. Elle ne regarda pas la boîte sur son socle. Elle la sentit, il le vit à la façon dont ses doigts se serrèrent, mais elle ne posa aucune question.
Il activa le système de verrouillage. Un cliquetis de mécanismes anciens, des verrous qui s'engageaient les uns après les autres. Personne ne pouvait entrer. Personne ne pouvait sortir. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit quelque chose qui ressemblait à du repos.
Il défit les sangles de son armure, pièce par pièce, et les posa sur le socle, à côté de la boîte, avec le soin d'un homme qui dépose quelque chose de fragile. Il garda sa capuche. Il garda son masque. Elle regarda ses mains qui travaillaient, puis le masque, et ne demanda rien. Il le remarqua. Il lui en fut reconnaissant, sans savoir comment le dire.
« Tu veux écouter de la musique ? Tu fumes ? »
Elle rit, un rire bref, sincère, légèrement surpris. Il lui tendit quelque chose, puis ajouta avec un léger décalage :
« C'est pas du tabac. »
Elle rit plus fort. Quelque chose dans le château se détendit avec elle.
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Ils parlèrent jusqu'à très tard. De choses importantes et de choses sans importance, avec cette liberté étrange que donne l'obscurité d'un endroit sûr. Elle lui parla de sa magie : comment elle l'avait découverte, comment elle avait appris à la contrôler, les erreurs qu'elle avait faites et celles qu'elle referait. Il écouta, ce qu'il ne faisait pas souvent.
Elle lui parla aussi du rêve. Depuis l'ouverture de l'Œil, une voix comptait dans son sommeil. Sans visage, sans âge. Sept. Puis plus rien. Puis sept encore.
« Je sais pas ce que ça compte, dit-elle. Mais ça compte vers quelque chose. »
Il ne répondit pas. Il pensa à la pierre bleue, de l'autre côté du mur, qui battait plus vite depuis quatre jours.
Elle s'endormit la première, en boule sur le canapé, un coude replié sous la tête. Il resta éveillé encore un moment à écouter sa respiration. Il ne se demanda pas pourquoi. Puis il s'endormit à son tour.
Pour la première fois depuis une période qu'il ne pouvait pas dater, le guerrier aux ailes noires dormit à côté d'un autre être vivant. Et le sommeil, pour une fois, vint sans effort.
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Au matin, il réalisa quelque chose d'absurde.
Elle l'avait suivi à travers la moitié de l'Europe, dormi sous son toit, et elle ne savait toujours pas comment il s'appelait.
« Et toi ? demanda-t-elle, comme si elle l'avait entendu penser.
— Moi ?
— Ton nom. »
Le silence qui suivit fut long. Pas un silence gêné : un silence réel, habité par une question à laquelle il ne connaissait plus la réponse. Il avait eu un nom, jadis. Dans le monde d'en haut. Mais ce nom s'était dissous dans le temps comme du sel dans l'eau, et il ne restait que l'absence.
Elle le regarda pendant tout ce silence. Ses yeux verts étaient calmes, sans jugement.
Puis elle dit, doucement, comme si le mot lui venait de quelque part qu'elle ne s'expliquait pas :
« ...Ombre. »
Pendant une seconde, ses pupilles furent blanches. Puis le vert revint, et elle cligna des yeux comme quelqu'un qui se réveille.
Il laissa le mot se poser sur lui. Chercha si quelque chose en lui résistait, réclamait un autre nom.
Rien.
Le nom allait à cet être comme une lame bien équilibrée va à la main. Naturellement, comme s'il avait toujours été là, attendant simplement d'être prononcé.
« Ça te va ? demanda-t-elle, un peu pâle.
— Oui. »
Elle sourit, soulagée, sans savoir de quoi.
Et à partir de ce matin-là, le guerrier oublié eut de nouveau un nom.
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CHAPTER IV
La Tempête qui Vient
Avant même de prendre son café, Ombre se rendit à la salle des messagers. Dans une alcôve que le lierre avait à moitié envahie, sur une barre de pierre polie, dormait un faucon. Mais pas tout à fait un faucon : sa silhouette était légèrement trop sombre, ses contours légèrement trop flous pour appartenir entièrement au monde naturel.
Un faucon d'ombre.
Il roula un message, l'attacha à la patte de l'oiseau et le lâcha dans l'air froid du matin. Il le regarda disparaître dans la brume.
Le message était pour Merlin. Il parlait de l'Œil.
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La réponse arriva le soir même, plus vite qu'il ne l'avait espéré. Mauvais signe : le vieux sorcier prenait la chose au sérieux.
Merlin écrivait avec sa prudence habituelle, sans jamais affirmer tout à fait ce qu'il pensait. Mais la substance était claire. L'entité que décrivait Ombre pouvait être ce que les textes anciens, ceux que même lui ne consultait qu'avec précaution, appelaient l'Œil de la Divinité. Une présence. Un observateur. Ni ennemi ni allié par nature. Peut-être simplement un regard posé sur quelque chose qui avait attiré son attention.
Peut-être sur Ombre lui-même.
Il relut deux fois. L'idée qu'une entité d'une telle envergure puisse s'intéresser à lui était à la fois flatteuse et franchement désagréable. Il avait survécu quinze siècles en évitant d'être le centre de quoi que ce soit.
Le message se terminait par une ligne : « Ne reste pas seul avec ça. Je viens. »
Il ne vint pas ce soir-là.
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Le monde, pendant ce temps, ne l'attendait pas.
Paris s'embrasa.
Les nouvelles arrivèrent par les canaux habituels, des échos dans les réseaux que seuls les êtres comme lui savaient écouter. Des commandos ninjas, lourdement armés, avaient pris position dans plusieurs quartiers de la ville. Pas des criminels ordinaires. Ils posaient des cercles de cendre blanche sur les ponts, les places, les carrefours, et tuaient quiconque s'approchait.
Il pensa aux marques que Sarah avait vues à Amsterdam. Aux trois silhouettes sur le toit.
Il serra les sangles de son armure, enfila sa capuche, ajusta son masque, vérifia ses lames une à une.
« Reste ici, dit-il à Sarah.
— Je vais pas te suivre.
— Bien.
— Mais si t'es pas revenu à l'aube, je viens. »
Il la regarda. Elle ne cligna pas des yeux.
Il s'élança vers l'ouest.
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Il frappa comme une météore noire.
Le premier groupe n'eut pas le temps de comprendre d'où venait l'impact. Un battement d'ailes au-dessus d'eux, une ombre qui tombait du ciel, et soudain trois hommes volaient dans des directions différentes. Un genou broyé sous un talon. Une mâchoire qui pendait. Pas de morts : il s'était imposé cette limite depuis longtemps. Mais des os fracturés, des consciences éteintes, et la certitude que quelque chose d'extraordinaire venait de passer.
Il se mouvait entre les rues comme une rumeur. Lames qui s'extrayaient de leurs gaines, ailes qui se repliaient ou se déployaient selon l'espace, coups qui tombaient là où il fallait. Ce n'était pas de la violence. C'était de la géométrie.
Pourtant, pendant qu'il frappait, une pression étrange gonflait au creux de ses paumes, comme une main invisible qui cherchait à sortir. Il la mit sur le compte de la fatigue.
Un des ninjas, à terre, lui attrapa la cheville. Ombre se pencha. L'homme n'avait pas de langue. Sur sa paume ouverte, un cercle barré, tatoué en blanc.
Il ne comprit pas. Pas encore.
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Jack Smokey arriva au milieu du chaos, comme à son habitude.
Il faisait tournoyer un revolver sur un doigt avec l'air d'un homme qui s'ennuie, et il souriait. Ce sourire large, un peu trop large, qui signifiait qu'il était exactement là où il voulait être.
« Man, c'était carrément malade !
— Merci. Je crois qu'on vient de sauver Paris.
— Je crois qu'on vient de sauver Paris », répéta Jack d'une voix de fausset. Puis, plus sérieusement : « C'est quoi la suite ? »
Ombre regarda les rues désertes, les corps immobiles, les fenêtres qui s'allumaient une à une.
« On rentre. »
Jack ramassa une pincée de cendre blanche sur le trottoir, la huma, fit la grimace, et la glissa dans un sachet qu'il rangea dans sa poche.
« Pour Merlin. Ça sent le cimetière. »
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Sarah les attendait dans la cuisine. Elle n'avait pas dormi. Elle avait préparé quelque chose à manger, sans faire d'histoires, et elle regarda Ombre de la tête aux pieds avant de dire :
« T'as une coupure à la main.
— Je sais.
— Assieds-toi. »
Il s'assit. Elle prit un linge, de l'eau chaude, et lui retira son gant. La main en dessous était pâle, longue, étonnamment ordinaire. Elle nettoya la coupure sans rien dire. Ses doigts s'attardèrent une seconde de trop sur son poignet. Il le remarqua. Elle remarqua qu'il l'avait remarqué. Aucun des deux ne dit un mot. Jack, dans l'encadrement de la porte, ouvrit la bouche pour faire une blague, croisa le regard de Sarah, la referma.
Il sortit une bouteille de bourbon à la place. Ombre avait ce qu'il fallait pour autre chose.
Pendant quelques heures, le monde fut calme.
Jack racontait une histoire de plus en plus improbable impliquant un cartel, une locomotive et une arbalète du XVe siècle. Sarah l'écoutait avec ce mélange d'incrédulité et d'intérêt réel qui était sa façon d'être dans le monde. Ombre, assis un peu à l'écart, les regardait tous les deux, la tasse d'argile grise entre les mains.
C'était étrange comme sensation. Presque dérangeante dans sa douceur.
La paix.
Il n'en avait pas eu beaucoup. Pas de cette sorte-là, en tout cas : pas une paix gagnée par la solitude ou l'épuisement, mais une paix à plusieurs, construite dans l'espace entre des êtres qui se comprenaient sans tout se dire.
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Plus tard, quand Jack dormait et que Sarah avait fermé les yeux dans son fauteuil, Ombre resta seul face à la fenêtre.
Il regarda le ciel.
Les étoiles étaient là, muettes et indifférentes. L'Œil n'était pas là.
Mais il savait que ça ne durait pas.
Pour la première fois depuis quinze siècles, depuis le moment où il était tombé avec une pierre bleue dans la main et des ailes encore blanches dans le dos, Ombre ne connaissait pas la suite. Il ne savait pas ce que l'Œil avait décidé en le regardant. Il ne savait pas ce que comptait la voix dans le sommeil de Sarah.
Il y avait en lui quelque chose qui ressemblait à de l'inquiétude.
Ou peut-être à de l'impatience.
Avec les siècles, les deux finissaient par se ressembler.
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CHAPTER V
Le Vieil Homme
Merlin arriva le lendemain, sous une pluie qui venait de nulle part. Pas de faucon, pas de message. La porte ouest du château grinça à midi, et le vieillard était là, trempé jusqu'aux os, appuyé sur un bâton dont il n'avait pas besoin.
Ombre ne l'avait jamais vu aussi vieux.
Pendant quinze siècles, Merlin avait porté son âge comme un costume qu'on enfile à volonté. Cette fois, le costume lui collait à la peau. Ses mains tremblaient. Sa barbe était plus grise que blanche.
Il s'installa devant la cheminée, tendit ses doigts vers le feu, et dit :
« Raconte. Depuis le début. »
Ils racontèrent. L'Œil sur le toit. Le message de Sarah. Les silhouettes d'Amsterdam. Paris, les cercles de cendre, le ninja sans langue. Sarah parla en dernier, la tasse serrée à deux mains.
« Y a un truc que j'ai pas dit. Depuis que l'Œil s'est ouvert, y a une voix dans mon sommeil. Elle compte. Elle dit sept. Puis plus rien. Puis sept encore. »
Merlin ferma les yeux.
« Depuis quand exactement ?
— Depuis le matin où j'ai... » Elle jeta un coup d'œil à Ombre. « Où il a eu un nom.
— Alors la première nuit, c'était hier, dit Merlin. Paris. Il en reste six. »
Personne ne répondit. Jack, adossé à la cheminée, sortit un sachet de sa poche et le lança au vieil homme. Merlin le rattrapa, frotta une pincée de cendre entre ses doigts, la goûta du bout de la langue.
Il pâlit.
« C'est de l'effacement. La même poussière que sur les endroits qu'on ne retrouve plus. Ils sont en train de préparer un sol. »
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Il leur dit ce qu'il savait. Pas tout. Merlin ne disait jamais tout : il gardait toujours une marche de l'escalier dans l'ombre.
L'Œil, dit-il, n'était pas un dieu. Les textes anciens parlaient de la Balance, parfois du Témoin. Il ne punissait pas, ne récompensait pas. Il pesait. À chaque âge du monde, il s'ouvrait au-dessus d'un lieu et posait la même question, sans voix et sans colère : cela mérite-t-il de rester ?
« Et pour qu'une balance tienne, ajouta-t-il, il faut quelque chose dans chaque plateau.
— Un avocat, lâcha Jack. Putain. Genre procès.
— Genre ça, oui. »
Jack se resservit un fond de bourbon. Il n'avait pas l'air d'aimer l'idée qu'on puisse plaider pour une ville.
« Et de l'autre côté ? demanda Ombre. Celui qui applique le verdict ?
— Un porteur. Il y en a toujours un. » Merlin détourna les yeux, ce qu'Ombre ne lui avait jamais vu faire. « Quelqu'un qui descend une fois la Pesée rendue pour s'assurer qu'elle soit exécutée. Et le porteur, c'est toujours quelqu'un qui n'a jamais dit non.
— Moi, j'ai dit non.
— Je sais. »
La phrase resta en suspens.
Il y avait quelque chose dans la façon dont le vieil homme avait prononcé ces trois mots. Pas une réponse. Un aveu.
Ombre le regarda un long moment.
« Tu sais pourquoi je suis tombé.
— Je sais certaines choses.
— Tu sais mon nom.
— Ombre... »
Il voyait la gorge de Merlin se serrer. Il voyait les mains trembler plus fort.
« Mon vrai nom, répéta-t-il. Tu le connais depuis le début.
— Depuis l'an cinq cent quarante, dit Merlin, très bas. Un soir de défaite. Je t'ai trouvé mourant sous un chêne, dans un champ de boue, et j'ai vu tes ailes. » Il déglutit. « J'ai essayé de te le dire. Une seule fois.
— Essaie encore. »
Merlin ouvrit la bouche.
Le mot ne vint pas. Quelque chose le retint, comme une main refermée sur sa gorge. Ses lèvres tremblèrent. Un fil de sang noir descendit de sa narine gauche et s'accrocha dans sa barbe. Puis de l'autre. Une veine éclata à sa tempe. Il se plia en deux, avec un râle de chien étranglé, et vomit une bile sombre sur les dalles.
Sarah fut la première à se jeter vers lui.
« Arrêtez ! Arrêtez, bordel ! »
Il s'arrêta. Pas parce qu'on le lui demandait. Parce que son corps n'avait plus le choix.
Il resta longtemps penché sur ses genoux, haletant. Puis il s'essuya le visage d'un revers de manche.
« Voilà. J'ai pissé du sang pendant trois jours, la première fois. »
Jack avait posé son verre. Il n'avait pas de blague. Ombre regardait ses propres mains. Elles ne tremblaient pas. Elles n'avaient jamais tremblé, et pour la première fois, il se demanda si c'était normal.
« Le porteur, dit-il. C'est qui ? »
Merlin leva les yeux. Il avait l'air d'un homme qui signe un papier qu'il aurait préféré ne jamais lire.
« Tu l'as déjà rencontré. Il avait une lance plus longue que ton épée et des ailes plus blanches que les tiennes. Tu l'appelais mon frère. »
Un silence.
« Il s'appelait Ezraël. »
Le nom traversa la pièce comme un courant d'air glacé. Ombre sentit quelque chose céder dans sa poitrine, très bas, très loin. Une vieille attache. Il eut un goût de sel dans la bouche. Une odeur de poisson, de tourbe, qui n'appartenait à aucun endroit où il avait vécu depuis quinze siècles.
Il leva les yeux vers les étagères. Vers un dos noir, sans titre, qu'il avait toujours contourné.
Merlin suivit son regard.
« Je ne peux pas te dire de l'ouvrir, dit-il. Je te l'ai juré il y a mille ans, quand tu me l'as fait promettre. Je peux seulement te dire que cette fois, je ne t'en empêcherai pas. »
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CHAPTER VI
Le Livre sans commencement
Il attendit la nuit. Que la pluie cesse, que Jack s'endorme sur la table de la salle d'armes, que le château retrouve son souffle. Puis il traversa la bibliothèque sans lumière, d'un pas sûr, comme si ses semelles connaissaient le chemin mieux que lui.
Le livre était à sa place. Cuir noir. Pas de titre. Un fermoir de fer rouillé en forme de main fermée.
Il avait passé devant ce dos des milliers de fois. Chaque fois, sa tête s'était tournée de quelques degrés, comme sous l'effet d'un aimant, et chaque fois il avait continué sans se demander pourquoi.
Il le prit. Le cuir était tiède.
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Sarah l'attendait dans la salle d'armes. Elle avait allumé une bougie et préparé du thé. Elle ne lui demanda pas la permission de rester. Il ne lui demanda pas de partir.
Il posa le livre sur la table et l'ouvrit.
L'intérieur de la couverture était couvert d'écriture. Des dizaines de lignes serrées, à l'encre, à la craie, parfois au sang, parfois gravées à la pointe d'un couteau. Un latin carré, une gothique anguleuse, une cursive de moine, une calligraphie de cour, un griffonnage moderne. Toutes disaient la même chose.
Lis-moi. Tu vas oublier. Lis-moi quand même.
Il y en avait quarante-deux. La plus ancienne datait de l'an 541. La dernière, d'il y a six ans.
Plus bas, des paragraphes plus longs, dans la même main.
Quatrième lecture. Tout est revenu. Trois jours. Le matin du quatrième, j'ai replacé le livre comme si de rien n'était.
Neuvième. J'ai tenu une semaine. Je me suis réveillé avec le livre dans les bras sans savoir pourquoi.
Treizième. J'ai essayé de graver ce que je savais dans ma chair. Regarde tes avant-bras.
Il baissa les yeux.
Sur l'intérieur de son avant-bras gauche, il y avait de petites cicatrices blanches alignées. Il les avait toujours prises pour des traces de bataille. Il ne les avait jamais comptées.
Il les compta.
Treize.
Sarah avait cessé de respirer. Elle ne dit rien. Elle posa seulement sa main à plat sur la table, tout près de la sienne, sans la toucher.
La dernière entrée était à peine sèche. Une écriture moderne, nerveuse. La sienne.
Quatorzième lecture. Ça ne marche pas seul. L'effacement reprend ce que je tiens seul. Mais ce qui est dit à voix haute devant quelqu'un ne se reprend pas. Pour la quinzième : trouve quelqu'un qui reste debout.
Ombre referma sa manche sur son poignet. Il resta un moment sans parler.
« Il a pas dit de qui il parlait, remarqua Sarah d'une voix un peu trop calme. Dans le "quelqu'un qui reste debout".
— Non.
— Je peux m'asseoir plus près ?
— Oui. »
Elle s'assit assez près pour que leurs épaules se touchent. Ni l'un ni l'autre ne le releva.
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Il commença à lire à voix haute.
Les pages n'avaient ni début ni fin. Chacune commençait au milieu d'une phrase et s'arrêtait au milieu d'une autre, comme si une bouche immense avait mordu le haut et le bas des feuilles et ne laissait que le centre.
« ...et le chien savait avant nous. Il s'est mis à gémir à l'instant où la mer s'est retirée de la rue, et je me souviens d'avoir pensé que...
— Continue.
— ...le roi m'a demandé mon nom devant toute la cour, et j'ai répondu que je n'en avais pas, et il a ri, puis il a cessé de rire quand j'ai...
— Continue.
— ...la première morte que j'ai portée dans mes bras était une gamine. Elle ne pesait presque rien. Je me suis dit que si le ciel pesait les âmes, il devait les trouver bien légères, ces âmes de... »
La page s'arrêtait là.
À mesure qu'il lisait, quelque chose se déchirait derrière ses yeux, comme une toile tendue sur autre chose. Il vit apparaître une plage grise. Un ciel sans nuages. Des mains d'argile.
La douleur arriva en même temps que l'image.
Du sang noir coula de sa narine. Puis de son oreille. Sous ses yeux, l'encre de la page se mit à pâlir. Les lettres se délayaient comme dans l'eau, et il sentit, très nettement, quelque chose d'énorme qui tendait une main vers lui pour reprendre ce qu'il venait de retrouver.
« Non », dit Sarah.
Elle avait traversé la pièce. Elle posa ses deux mains sur les siennes, sur le livre.
« Tu as dit "la mer s'est retirée de la rue". Redis-le.
— La mer s'est retirée de la rue.
— Et le chien gémissait. Je l'ai entendu. Je l'ai. » Sa voix trembla, mais elle ne céda pas. « Continue. Je garde. »
Il continua. Elle répéta chaque phrase après lui, comme on tient une corde au-dessus d'un gouffre. L'encre cessa de pâlir. La main invisible hésita, puis se retira, avec quelque chose qui ressemblait à de la rage.
Les souvenirs revinrent.
Il comprit alors pourquoi ces histoires n'avaient ni début ni fin. Elles parlaient toutes de la même nuit. Une seule, il y a quinze siècles, racontée mille fois par un homme qui avait tout oublié entre deux lectures.
Il ferma les yeux et la laissa venir.
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CHAPTER VII
La Nuit d'Ys
D'abord l'odeur : le sel, le poisson, la fumée de tourbe.
Un port de pêche sur une côte battue par les vents, au bord de l'Armorique. Vingt mille âmes. Des potiers, des marins, des putains, des moines, des gosses qui couraient pieds nus sur les quais. Une ville ordinaire, ni meilleure ni pire que les autres. Les Bretons l'appelleraient Ys, plus tard, et raconteraient qu'elle avait été noyée par la mer. Un mot pour ce qu'ils n'arrivaient pas à dire : qu'une ville avait cessé d'avoir existé.
Il était là, cette nuit-là. L'Œil au-dessus d'eux, ouvert, calme. Et à ses côtés, sur la falaise, Ezraël : grand, pâle, des ailes d'un blanc qui faisait mal aux yeux, une lance de lumière dans la main droite. Dans sa main gauche, une flamme bleue qui éclairait le sentier, si chaude que l'herbe se couchait à son passage.
« C'est rendu, avait dit Ezraël. On y va. »
Ils étaient descendus ensemble. Les gens dormaient. Il se rappelait une fenêtre ouverte, une femme qui chantait en lavant son linge à la lueur d'une chandelle. Un chien qui gémissait sur leur passage, pas de peur, de reconnaissance, comme s'il savait.
Puis la petite.
Dix ans, peut-être. Fille de potier, les mains grises d'argile. Elle était sortie sur le seuil en chemise, pieds nus, et elle les avait regardés. Pas fui. Pas crié. Elle avait cette curiosité têtue des enfants qui n'ont pas encore appris à avoir peur.
Elle tenait dans ses mains une tasse d'argile grise, mal cuite, à l'anse de travers.
« Vous avez l'air d'avoir soif », dit-elle.
Il ne sut pas quoi répondre. Elle la lui tendit quand même. Il la prit.
« Vous êtes un ange ?
— Oui.
— Mon père dit que ça existe pas.
— Ton père a tort. »
Elle réfléchit, la tête penchée.
« Alors vous venez pour nous aider ? »
Il ouvrit la bouche. Rien n'en sortit.
Derrière lui, la lance d'Ezraël s'était allumée.
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Il posa son épée sur les pavés. Pas un geste de héros. Pas un cri. Il la déposa comme on dépose un fardeau trop lourd, avec la tasse toujours dans la main gauche.
« Non, dit-il.
— Frère.
— Non.
— On ne discute pas la Pesée. » La voix d'Ezraël n'avait aucune colère. C'était pire : une patience de pierre. « Je ne leur fais pas de mal. Je leur épargne ce qui vient après. Tu n'as pas été fait pour juger. Tu as été fait pour exécuter.
— Alors je n'exécute pas. »
Il se retourna. Il déploya ses ailes, blanches encore, alors, et enveloppa la petite, la maison, la rue, aussi loin qu'elles pouvaient aller. Comme si l'on pouvait arrêter un verdict avec des plumes.
Ezraël ferma les yeux une seconde.
« Pardonne-moi », dit-il.
La lance frappa.
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Ce n'était pas du feu. Il avait cherché le mot pendant des siècles : feu, flammes, lumière. Ce n'était rien de tout ça. C'était une soustraction. Là où la lance passait, les choses n'étaient pas détruites. Elles étaient retirées. Les maisons d'abord, puis les pavés, puis le bruit, puis les odeurs. La chanson de la lavandière s'arrêta au milieu d'une note. Le chien n'eut pas le temps de gémir.
Sous ses ailes, la petite leva vers lui un visage qui n'avait pas fini de poser sa question. Elle s'éteignit entre ses bras. Pas morte. Éteinte. Comme une bougie dont on pince la mèche. La chair d'abord, tiède, puis la forme, puis plus rien du tout sinon un poids qui n'était plus dans ses bras mais dans sa poitrine.
Elle s'appelait Gwenn. Il l'avait entendu, une seconde avant la fin, dans la bouche de sa mère, derrière une porte. Un nom court, clair, qui voulait dire blanche dans la langue de la côte.
Il avait été le dernier à le prononcer.
Quand le silence revint, il était debout au milieu d'une plage lisse, avec le vent qui sifflait sur du sable sans une empreinte. Ses ailes étaient pleines de ce qu'il n'avait pas pu protéger. Dans sa main, il y avait encore une tasse d'argile grise.
Il la regarda longtemps.
Puis on le jeta hors du ciel. Pendant sa chute, quelque chose tomba dans sa paume. Chaud. Rond. Une goutte venue de très haut, qui durcit à son contact en une pierre bleue, lisse, qui battait doucement. Merlin lui avait dit un jour que l'Œil ne pleurait pas.
Quand l'aube se leva sur l'Armorique, ses ailes étaient noires.
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Il avait cru, pendant quinze siècles, que c'était sa honte. Que les plumes avaient noirci comme noircit un homme qui a trop regardé ce qu'il ne fallait pas.
C'était faux.
Elles n'étaient pas noires de honte. Elles étaient noires de cendre. De la cendre de vingt mille personnes qu'il avait tenues dans ses ailes quand le monde les avait oubliées.
Il n'était pas tombé pour avoir péché.
Il était tombé en portant.
Quand il rouvrit les yeux, la bougie avait presque fini de brûler. Sarah n'avait pas bougé. Ses joues étaient mouillées, elle ne s'en était pas aperçue. Elle posa ses doigts dans les plumes noires, entre les omoplates. Quand elle les retira, ils étaient gris, poudrés de cendre fine.
Elle les regarda longtemps.
« Ombre.
— Oui.
— Ça chante, dit-elle à voix basse. Quelqu'un chante là-dedans. »
Il alla à la cuisine sans répondre. Il prit la tasse d'argile sur l'étagère, la remplit d'eau chaude, la tint entre ses deux mains. Il se tourna vers le mur pour boire. Sarah, dans l'encadrement de la porte, eut la politesse de regarder ailleurs.
Il comprit pourquoi il ne l'avait jamais remplacée.
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CHAPTER VIII
Les Mains retrouvées
Le jour se levait quand il tourna les dernières pages du livre.
Elles n'étaient plus des histoires. C'étaient des notes sèches, des schémas à l'encre, des mains dessinées à la plume avec des flèches. Dans la marge, de son écriture ancienne :
Impulsion. Ne pas toucher. Pousser.
Onde. Se refermer d'abord. Puis laisser sortir.
Propulsion. Derrière soi, jamais devant.
Zéro Distance. N'y va pas. Écrase le chemin.
Il releva les mains. Dans ses paumes, la pression qu'il sentait depuis l'Œil gonfla, impatiente, comme un animal qu'on libère d'une cage.
Il se souvint. Pas des mots. Du geste.
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Jack s'était réveillé vers midi avec une gueule de bois et une envie d'en découdre. Ils sortirent dans la cour intérieure, pierre nue, murs hauts, un vieux chêne au centre dont personne n'avait taillé les branches depuis la chute de Rome.
« Je suis le sac de frappe ? demanda Jack en retirant son chapeau. Ça me va.
— Recule de dix pas.
— T'es sûr ? J'ai déjà été frappé par des anges, tu sais. Ça fait pas si mal. »
Ombre leva la main droite, sans le toucher, et poussa.
Il y eut un bruit de sac qu'on éclate. Jack décolla, traversa la cour à hauteur de poitrine et alla s'écraser contre le mur du fond avec un craquement qui fit s'envoler tous les corbeaux du toit. Deux côtes lâchèrent. Il glissa au sol, se tint le flanc, cracha un peu de sang. Et éclata de rire.
« Putain, mec. T'as fait ça avec quoi ?
— L'espace. »
Il apprit en une après-midi à le doser. Le coup de bélier invisible qui envoyait un homme voler sur six mètres. Puis la déviation : Jack lança un couteau, Ombre l'écarta d'un geste du poignet, comme on chasse une mouche. Puis l'arrêt net, la paume ouverte, sur une pierre jetée en plein vol. Puis la pression, concentrée sur un caillou de la taille d'un poing, qui éclata en gravier sans un bruit.
Quand il referma les ailes contre son dos et baissa la tête, Jack comprit avant lui.
« Oh, non. Attends. Laisse-moi me mettre derrière le...
— Reste là. »
L'onde sortit de lui d'un seul bloc.
Les vitres du château explosèrent. Deux gargouilles se détachèrent du toit et se brisèrent sur les dalles. Le chêne plia en arrière comme sous une tempête et perdit tout son feuillage d'un coup. Jack, cueilli au vol, traversa l'embrasure d'une porte. On l'entendit rire de l'autre côté du mur, au milieu des gravats.
« Trois cent soixante ! cria-t-il. Putain, trois cent soixante !
— Tu vas bien ?
— J'ai jamais été aussi bien ! »
Ombre apprit à serrer l'onde : un halo court pour le corps à corps, une vague plus large pour dégager une cour entière. À la troisième tentative, il n'avait plus besoin de fermer les yeux.
La propulsion fut la plus brutale. Il s'adossa à un mur, poussa derrière lui, et fut projeté si vite qu'il ne s'entendit pas partir. Il atterrit vingt mètres plus loin contre la façade opposée. Le choc lui brisa trois côtes. Il resta un moment contre la pierre, à sourire comme un homme qui vient de retrouver quelque chose qu'il croyait perdu. Les ailes pour diriger. L'Impulsion pour accélérer. Les deux ensemble, un éclair noir qui changeait de trajectoire en plein vol.
Il leva les yeux vers le porche. Sarah l'observait, assise sur les marches, les genoux repliés. Elle ne souriait pas. Elle le regardait comme on regarde quelque chose qu'on ne veut pas laisser partir. Elle détourna la tête la première.
Jack, à côté de lui, se tamponnait le nez avec un mouchoir.
« Elle t'a pas lâché des yeux de l'après-midi. Je dis ça, je dis rien.
— Alors ne dis rien.
— Ouais. » Il glissa le mouchoir dans sa poche. « Mais je sais compter, moi aussi. »
Il s'entraîna jusqu'à la nuit.
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Le Zéro Distance, il ne le réussit pas du premier coup.
Il se plaça à dix mètres de Jack, fixa sa poitrine, et poussa l'espace entre eux. Pas vers l'avant. Vers rien. Pendant un battement de cœur, le monde se plia comme une feuille.
Il arriva trop près.
Son front heurta celui de Jack avec un bruit de melon qu'on écrase. Le nez du démon éclata. Ils s'effondrèrent tous les deux dans la poussière, Jack sur le dos, Ombre sur lui, la bouche pleine de sang.
« Pardon.
— Mon nez... » Jack saignait comme une fontaine, mais il riait. « T'as appuyé sur la distance, mec. T'as appuyé dessus comme sur un bouton. »
Ombre recommença. Il arrivait trop loin, trop près, à côté. Une fois à l'intérieur du chêne, l'épaule prise dans le bois jusqu'au coude, il dut se dégager en hurlant et laissa de la peau sur l'écorce. À chaque saut, du sang noir coulait de ses narines. Chaque saut lui coûtait.
Il ne tenta pas d'enchaîner. Il en fit seulement quatre autres. Le dernier fut propre.
Il se retrouva devant Jack, à trente centimètres exactement, la main tendue vers sa poitrine.
« Fais pas ça sur moi, dit Jack. Garde-le pour eux. »
Ombre regarda sa main. Ses doigts tremblaient légèrement.
Il comprit alors ce que le livre lui avait appris, et pourquoi on l'avait caché : un pouvoir pareil ne sert à rien tant qu'on ne sait pas ce qu'on est prêt à perdre en l'utilisant.
Il s'assit sur les marches du porche. Merlin, qui avait observé tout l'après-midi sans dire un mot, lui tendit une serviette.
« Tu as retrouvé tes mains.
— J'ai retrouvé quelque chose. »
Sarah vint s'asseoir de l'autre côté. Elle ne dit rien non plus. Elle posa sa tête contre le mur de pierre et ferma les yeux.
Quelque part, très loin derrière ses côtes brisées, un souvenir tourna la tête vers lui. Un visage. Une voix. Un nom qu'il ne pouvait pas dire.
Il ne chercha pas à le retenir.
Cette nuit-là, ils étaient prêts.
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CHAPTER IX
Les Mains Vides
Merlin étala une carte de Paris sur la table de la salle d'armes. Avec la pointe d'un couteau, il piqua six endroits autour de la ville, puis un septième au centre.
« Des clous, dit-il. Quand la Pesée sera rendue, Ezraël plantera sa lance dans celui du milieu. L'effacement courra le long des six autres et engloutira tout ce qu'ils entourent. »
Jack se pencha sur la carte.
« Et si on retire les six autres ?
— Alors il ne restera qu'un point. Un seul. Celui-là, il faudra l'affronter en face. » Merlin leva les yeux vers Ombre. « À minuit, la septième nuit. »
Personne ne dit rien. Sarah avait déjà son doigt posé sur le bord de la carte, à l'endroit exact de la première marque.
« Là, dit-elle. Sous le canal Saint-Denis. Je le sens d'ici. »
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Ils eurent quatre nuits.
Sarah trouvait les sceaux. Elle posait la paume à plat sur le bitume, fermait les yeux et disait : « Là. Ça fait un trou. » Et il y avait un trou. Un cercle de cendre blanche gravé sous une arche, derrière un container de chantier, dans la crypte désaffectée d'une église de Montreuil. Le faucon d'ombre survolait la ville chaque nuit et rapportait des silhouettes, des guets, des toits piégés.
Le premier sceau était gardé par dix hommes.
Ils sortirent des gaines techniques sans bruit, par grappes, chaînes à la main, et se déployèrent en cercle autour de la voûte. Ombre s'était laissé encercler. Il se tenait au bord de l'arche, ailes repliées, masque sur le visage. Il les laissa se resserrer. Le centre du cercle était à six mètres de lui.
Un des ninjas s'élança, chaîne levée. Ombre disparut.
Il réapparut au milieu du cercle, dos à dos avec personne, les ailes closes, la tête basse. Les dix hommes se retournèrent d'un bloc. Aucun n'eut le temps de crier.
Il libéra l'onde.
Elle partit de lui dans toutes les directions à la fois. Les hommes furent arrachés du sol et projetés contre les parois, les poutres, le béton. Une mâchoire se décrocha. Un bras prit un angle impossible. Un type heurta un pilier de plein fouet et resta une seconde collé au mur avant de glisser. Le sceau éclata en poussière blanche, comme un os qu'on broie.
Ombre était debout au centre, exactement là où il avait atterri. Du sang noir coulait de ses narines. Il l'essuya d'un revers de gant.
Personne n'était mort. Deux des dix ne marcheraient plus jamais droit.
Il n'avait pas eu besoin de sortir de l'encerclement. Il lui avait suffi d'en devenir le centre.
Mais en remontant de la crypte, ses jambes le lâchèrent. Il dut s'asseoir sur une marche, le temps que le monde arrête de tourner. Sarah l'attendait en haut de l'escalier.
« Combien de temps tu peux faire ça ?
— Pas souvent.
— C'est pas ce que je demande.
— Je sais. » Il essuya sa lèvre. « Pas assez. »
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Les autres sceaux furent moins élégants.
Le deuxième, Jack le fit sauter à la dynamite. « Je suis un artiste », dit-il en époussetant son chapeau. Le troisième tomba sous une pelleteuse volée. Le quatrième, Ombre le brisa à coups de pioche pendant que Jack tenait l'escalier au revolver en chantant du Johnny Cash complètement faux. Le cinquième, ils le défirent sous un tir croisé de commandos. Le sixième, Sarah le défit seule, les mains nues, avec une phrase dont elle ne comprit pas le sens et qui lui fit saigner les gencives.
Ombre se brisa deux phalanges contre un genou. Il se fit déchirer un poumon par une chaîne à pointes. Il prit une lame sous l'omoplate et la recousit lui-même avec du fil de pêche, dans le noir, en serrant les dents sur un chiffon. Il ne dormait plus. Il s'en fichait.
Avant de repartir chaque nuit, il passait une minute dans la salle d'armes, devant le livre ouvert. Il relisait une phrase, une seule, à voix haute. Sarah la répétait. Ni l'un ni l'autre ne commentait.
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Entre deux nuits, Merlin et Sarah partageaient la bibliothèque. Il feuilletait des traités qu'il connaissait par cœur. Elle faisait semblant de lire.
« Il ne sait pas recevoir, dit Merlin sans lever les yeux. Donner, oui. Il a toujours su. Recevoir...
— Je sais.
— Alors sois patiente.
— Je suis pas patiente.
— Alors sois têtue. » Il tourna une page. « Ça marchera aussi bien. »
Sarah sourit malgré elle.
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La cinquième nuit, Jack ramena un prisonnier.
Il le jeta au milieu de la salle d'armes comme un sac de linge. Un homme maigre, la trentaine ou la quarantaine, impossible à dire, vêtu de noir de la tête aux pieds. Masque arraché. Un visage ordinaire, trop ordinaire. Des yeux éteints, comme une pièce dont on aurait retiré les meubles.
« Il parle pas, dit Jack. J'ai essayé. Je lui ai même offert une clope. »
Ombre s'accroupit. L'homme ouvrit la bouche, doucement, comme pour lui faire une faveur.
Il n'avait pas de langue. Une cicatrice ancienne, nette, cautérisée.
« Il s'est fait ça lui-même, murmura Sarah. Regarde ses mains. »
Sur la paume gauche, tatoué en blanc, un cercle barré. La même marque sur la poitrine, sous la clavicule, dans la nuque. Un nom rayé.
Merlin, adossé au mur, dit d'une voix lasse que les Mains Vides n'étaient pas un clan. C'étaient des gens. Des hommes et des femmes qui, un jour, avaient croisé la route d'Ezraël et lui avaient demandé la seule chose qu'il pouvait donner : l'effacement de leur propre nom. Pour ne plus souffrir. Pour n'être plus personne. Il leur avait rendu ce service. Ils l'avaient suivi.
« Ceux d'Amsterdam étaient là pour toi, ajouta-t-il à l'adresse de Sarah. Une voyante qui voit les sceaux, c'est un témoin gênant.
— Des fidèles, dit Jack. Putain. Des fidèles qui...
— Des gens qui voulaient disparaître, dit Sarah. Et qui ont trouvé quelqu'un pour les y aider. »
Ombre regarda l'homme. Longtemps. Il se vit tel qu'il aurait pu devenir : un homme sans nom qui en aurait fait une religion.
Sarah s'agenouilla à côté du prisonnier.
« Comment tu t'appelais ? »
Rien.
« Avant. Comment ta mère t'appelait ? »
Un battement de cils.
Elle posa deux doigts sur sa tempe. La lueur verte, plus forte que d'habitude. Elle ferma les yeux et resta ainsi très longtemps. La sueur perlait à son front. Un filet de sang descendit de sa narine, comme chez Merlin, et elle l'ignora.
« Thomas, dit-elle enfin. Thomas Leroux. Tu avais une sœur qui s'appelait Claire. Tu faisais du vélo sur une route de campagne, un été, tu étais... » Sa voix se brisa. « Tu étais heureux, Thomas. »
L'homme se mit à trembler. Puis à pleurer sans bruit, le visage plissé, la bouche ouverte sur une langue absente. Un son sortit, qui n'avait rien d'un mot, et que tout le monde dans la salle comprit.
Il leva la main gauche. Du pouce, il gratta la marque blanche de sa paume jusqu'au sang. Puis il écrivit sur les dalles, avec son propre sang, trois mots :
VERT-GALANT. MINUIT.
Jack siffla entre ses dents.
« Eh ben. Ça, c'est un indic.
— C'est un homme, dit Sarah. Il s'appelle Thomas. »
Jack la regarda. Il retira son chapeau.
« Pardon. Thomas. »
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La sixième nuit, personne ne sortit.
Ombre aiguisa ses lames dans la petite chambre, une à une, sur la pierre bleue. Chacune vibra, murmura, finit par se taire. Quand il eut terminé, il resta un moment devant la boîte ouverte. Il n'avait jamais emporté la pierre hors du château. Il la glissa dans une pochette de cuir, contre sa poitrine. Elle battait contre ses côtes comme un second cœur plus lent.
Dans la cuisine, Sarah était assise sur une chaise, les jambes repliées, sans musique, sans bougie. Quand il entra, elle ne leva pas la tête.
« J'ai peur, dit-elle.
— Moi aussi.
— Ça m'aide pas du tout.
— Je sais. »
Il prit la tasse d'argile sur l'étagère, la remplit d'eau chaude, la lui tendit. Elle la prit sans demander d'où elle venait. Elle la regarda, tourna l'anse de travers entre ses doigts.
« Elle est moche, dit-elle.
— Oui. »
Elle sourit un peu. Elle posa la tasse sur la table.
« Je vais te dire un truc idiot, dit-elle. Et tu fais pas semblant de pas avoir entendu.
— Je t'écoute.
— Je crois que je tiens à toi. Plus que je devrais, pour quelqu'un que je connais depuis une semaine. »
Il ne répondit pas. Elle ne le lui demanda pas. Elle leva la main, lentement, et la posa contre le masque, à l'endroit de sa joue. Il ne bougea pas, comme un animal qui comprend qu'on ne lui veut aucun mal.
« Un jour, dit-elle, tu me le montreras.
— Peut-être.
— C'est pas non.
— Non. C'est pas non. »
Ils restèrent là, sans rien dire, jusqu'à ce que l'eau soit froide.
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CHAPTER X
La Pesée
Ils arrivèrent au pont Neuf à onze heures et demie.
La ville avait déjà senti quelque chose. Les rues n'étaient pas désertes : elles étaient vidées. Des fenêtres éclairées, des rideaux tirés, des chiens qui hurlaient dans les cours. Une peur sans objet qui coulait sous la peau de dix millions de gens sans qu'ils sachent pourquoi. Même les péniches avaient coupé leurs moteurs.
Le septième sceau était là, à la pointe de l'île de la Cité, sous les saules du Vert-Galant, où la Seine se fend en deux. Un cercle de cendre blanche, large comme un manège, gravé dans la pierre du quai. Au centre, un trou. Pas un trou dans le sol. Un trou dans le monde.
Jack posa une mallette métallique au pied d'un réverbère.
« Au cas où.
— Non, dit Ombre sans se retourner.
— Je dis juste que je l'ai.
— Ferme-la, Jack.
— Une tête tactique de 1957, mec. Un général soviétique me l'a refilée pour trois caisses de vodka et...
— Jack.
— C'est bon, c'est bon. Je la regarde. Avec amour. »
Sarah avait posé la paume sur le pavé, près du sceau. Merlin était à côté d'elle, appuyé sur son bâton. Les yeux de Sarah brillaient d'un vert presque blanc.
Thomas Leroux avait refusé de rester au château. Il se tenait à dix pas derrière eux, sans arme, les mains ouvertes.
« Il arrive. »
Minuit moins deux.
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Le ciel s'ouvrit.
Pas dans un fracas. Dans un silence si complet qu'Ombre entendit son propre sang dans ses oreilles. Au-dessus de l'île, entre deux nuages, les étoiles s'écartèrent comme des paupières, et l'Œil fut là.
Plus grand que la dernière fois. Assez grand pour couvrir Paris entière. Une pupille de nuit pure, cerclée d'un iris où tournaient des constellations qui n'existaient pas. Il ne regardait personne en particulier. Il regardait tout.
Dans les rues, les voitures s'arrêtèrent. Les passants levèrent la tête. Dans les cafés, les verres restèrent suspendus à mi-chemin des bouches. Dix millions de personnes se figèrent en même temps, le souffle coupé, sans savoir pourquoi elles pleuraient.
Puis Ezraël descendit.
Il ne tomba pas. Il se déposa, avec une lenteur de cérémonie, sur le parapet du pont. Ses ailes étaient blanches.
Parfaitement blanches. Sans une tache, sans une poussière. Quinze siècles de villes retirées du monde, et rien ne s'était accroché à lui.
Il tenait la lance dans sa main droite : une hampe de lumière pâle qui bourdonnait comme un essaim. Dans sa main gauche, une flamme bleue dansait doucement. Contre la poitrine d'Ombre, la pierre se mit à battre plus vite.
« Frère », dit Ezraël.
Sa voix était belle. Ça aussi, c'était terrible.
Ombre ne répondit pas. Il tira ses deux lames, l'une après l'autre. Elles chantaient.
« Tu as un nom, maintenant. » Ezraël sourit, presque tendrement. « Je l'ai entendu dans la bouche de la fille. C'est joli. C'est même plutôt juste. » Il inclina la tête vers Sarah. « Merci, enfant. Sans toi, la Balance ne pouvait pas commencer. »
Sarah ne baissa pas les yeux.
« Allez vous faire foutre. »
Ezraël cligna des paupières. Jack éclata de rire, un rire bref, ravi.
« J'adore cette meuf.
— La Pesée est simple, dit Ezraël, comme s'il n'avait rien entendu. Un plateau pour ce que cette ville a fait. Un plateau pour ce que quelqu'un dira d'elle. Et si personne ne parle...
— Je parlerai, dit Ombre. Pour Paris. Et pour Ys. »
Le nom tomba sur le pont comme une pierre. Pour la première fois, quelque chose passa sur le visage d'Ezraël. Pas de la colère. De la fatigue.
« Parler ne suffit pas. Personne n'a jamais fait pencher la Balance avec des mots. » Il baissa la voix. « Tu crois que je fais ça par haine ? Je n'ai jamais haï personne. Personne ne pleure ce qui n'a jamais existé. Il n'y a pas de deuil. Pas de mémoire qui fait mal. C'est ça, ma miséricorde.
— Quelqu'un doit s'en souvenir.
— Qui ?
— Moi. »
Ezraël le regarda longtemps.
« Tu cherches à te faire pardonner.
— Non. Je cherche juste que ça penche droit.
— Tu as appris quelque chose en quinze siècles, dit Ezraël. Je suis désolé que ce soit ça. »
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Les Mains Vides sortirent de partout. Des péniches, des égouts, des toits, des berges. Une centaine de silhouettes noires, chaînes et lames levées. Les trois quarts se jetèrent sur Jack, qui dégaina ses deux revolvers en hurlant « À moi, mes jolis ! ». Dix autres s'avancèrent vers Ombre, qui se tenait au milieu du pont.
Il n'eut pas à bouger. Ezraël les arrêta d'un geste.
« Laissez-nous. »
Les dix reculèrent. Ombre avança de trois pas. Ezraël descendit du parapet. Ils se retrouvèrent face à face, à quinze mètres, au centre du pont. Derrière Ombre, le quai et Sarah. Derrière Ezraël, la rive nord et l'obscurité.
Le premier coup vint de la main gauche.
La flamme bleue partit à plat, en une vague. Ombre eut le temps de lever les ailes devant lui. La chaleur frappa comme un mur. Les réverbères autour d'eux fondirent, les dalles se craquelèrent, l'air siffla. Une odeur de plume brûlée emplit le pont. Contre sa poitrine, la pierre vibra si fort qu'il la sentit à travers le cuir.
Il poussa.
La vague dévia, passa au-dessus de son épaule et fit fondre le parapet derrière lui. Un morceau de pierre dégoulina vers la Seine en une coulée orange.
Deuxième coup : la lance. Ezraël fondit sur lui, l'arme basse, visant le ventre. Ombre se jeta sur le côté. La pointe frôla ses côtes. Là où elle passa, l'air disparut. Un trou net, sans bord, qui aspira un instant la poussière du pont avant de se refermer.
Il ne parait pas. On ne pare pas ce qui retire.
Il frappa trois fois en retour, deux coups de lame, un coup d'épaule, et sentit la dureté de l'armure de lumière sous l'acier. Ezraël recula. Pas assez. Ombre passa sous sa garde, referma les ailes, ouvrit les mains.
L'onde l'envoya à trente mètres. Ezraël traversa le pont à reculons, les talons labourant la pierre, jusqu'à la rambarde opposée. Un sang d'or pâle coulait de son nez. Il poussa un cri que personne n'avait entendu depuis des millénaires.
Il revint, plus vite.
Ombre fit l'erreur qu'il avait mis quinze siècles à ne pas faire. Il crut que c'était fini. Il leva les ailes une demi-seconde trop tard.
La lance traversa l'armure noire, et le traversa lui, de part en part, juste sous le cœur.
Un bruit de soie qu'on déchire.
Il baissa les yeux. Rien ne coulait. Pas de sang : un vide net, de la taille d'un poing, et autour, ses chairs qui s'effaçaient comme une page qu'on gomme.
« C'est fini, dit Ezraël, presque doux. Je suis désolé, frère. »
Ombre tomba à genoux.
L'effacement montait. Ses mains s'engourdissaient. Ses souvenirs se détachaient un à un : la forge, le château, la voix de Merlin, le rire de Jack, les treize cicatrices, une tasse d'argile entre les doigts d'une fille qui disait qu'elle était moche.
Non.
Pas celle-là.
« Sarah », dit-il, très bas.
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Elle avait déjà traversé le pont en courant, pieds nus, sans que personne songe à l'arrêter. Elle s'agenouilla devant lui, prit son visage entre ses mains.
« Je suis là.
— Mes ailes... »
Elle comprit. Ce qu'Ezraël efface laisse un reste. Ombre le portait depuis quinze siècles dans ses plumes.
Elle plongea ses mains dans les plumes noires. La cendre s'éleva, un nuage fin, gris, qui flotta autour d'eux comme une brume de souvenirs. Et dans la cendre, elle entendit.
Des voix. Vingt mille.
Elle ouvrit la bouche, et ce ne fut plus tout à fait sa voix qui parla. Elle disait des noms. Lentement d'abord, puis plus vite, comme on déroule un fil qu'on a longtemps cherché. Des noms de marins, de potiers, de lavandières, de moines, de gosses qui couraient sur les quais. Treize fois, un homme avait fini par tout oublier. Cette fois, quelqu'un gardait.
Ombre se releva.
Il ne sut pas comment. Le trou sous son cœur n'avait pas disparu, mais la cendre s'y accumulait et le comblait comme du plâtre dans une fissure. Il déploya ses ailes. Toute leur envergure, toute leur noirceur contre le ciel ouvert. Et il les secoua.
La cendre monta.
Elle s'éleva au-dessus du pont, au-dessus du fleuve, au-dessus des toits, portée par un vent qui n'existait pas. Elle retomba sur Paris comme une neige lente. Chaque flocon portait un nom. Dans chaque rue, sur chaque balcon, au creux de chaque oreille, quelqu'un entendit.
Gwenn.
Aodren.
Maël.
Dix millions de Parisiens, figés sous un ciel ouvert, se mirent à murmurer les noms de vingt mille inconnus morts depuis quinze siècles. Sans comprendre pourquoi. Sans pouvoir s'arrêter.
C'était sa plaidoirie. Pas un discours. Seulement une ville entière qui se souvenait, à voix haute, de ce qu'une autre n'avait pas eu le droit de laisser derrière elle.
Ezraël recula d'un pas.
La cendre était tombée sur ses ailes. Là où elle se posait, le blanc se tachait de gris, comme du lait où l'on verse de l'encre. Il essaya de la balayer d'un geste. Elle s'accrochait.
« Non, dit-il. Non... arrêtez.
— Vous venez pour nous aider ? »
La voix était petite, claire, têtue. Elle n'appartenait à personne sur ce pont. Elle venait de la cendre. Ezraël se figea. La lance trembla dans sa main.
« Gwenn..., murmura-t-il.
— Tu as dit pardon, dit Ombre. Ce soir-là. Tu me l'as dit à moi. Tu ne l'as jamais dit à elle. »
Ezraël leva sa lance. Il n'y arriva pas.
Alors Ombre fit ce qu'il avait gardé pour ce moment.
Il ne se précipita pas. Il resta là, les ailes ouvertes, et fixa la poitrine d'Ezraël. Le bruit du monde s'éteignit. Les murmures de Paris, le vent, le fleuve, tout se tut d'un coup, comme si la ville retenait son souffle. Dix mètres de pont se plièrent comme une feuille.
Puis il fut contre lui. Il surgit contre la poitrine d'Ezraël, si près que leurs souffles se mêlèrent, et enfonça dans la lumière une seule lame, celle qu'il avait affûtée sur la pierre bleue. Elle ne trancha pas l'arme. Elle trancha ce qu'il y avait dedans : l'ordre. Le verdict. La lance se fendit de haut en bas avec un bruit de cloche brisée, et se dissipa en poussière d'or entre les doigts d'Ezraël.
La flamme bleue s'éteignit dans sa main gauche.
L'ange tomba à genoux.
Ses ailes, maintenant, étaient grises.
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CHAPTER XI
Le Nom
Au-dessus de Paris, l'Œil ne cligna pas.
Il resta ouvert une minute encore. Peut-être deux. Dix millions de gens retenaient leur souffle. Sarah, agenouillée sur les dalles, les yeux ouverts sur le ciel, se mit à parler d'une voix qui n'était pas la sienne, une voix qui avait la profondeur des puits secs et la patience des étoiles.
« SUSPENDU. »
Un seul mot. Il traversa la ville comme une vague.
« JUSQU'À LA PROCHAINE PESÉE. YS FUT PESÉE SANS AVOCAT. LE VERDICT EST ANNULÉ. »
Ombre releva la tête.
« Ça ne les ramène pas.
— NON. MAIS ILS RESTERONT. »
Très loin à l'ouest, sur une côte bretonne que la brume enveloppait, la mer fit un bruit de cloches. Un pêcheur, dans sa barque, laissa tomber ses rames. Il ne sut jamais pourquoi il pleurait.
Sur la rive, un enfant se mit à rire sans raison. Puis un autre. Puis des milliers de gens, à leurs fenêtres, dans leurs cuisines, qui riaient et pleuraient en même temps, sans pouvoir s'arrêter.
Sarah tourna la tête vers Ombre, avec cette voix qui n'était pas la sienne.
« TON NOM T'APPARTIENT. VEUX-TU LE REPRENDRE ? »
Sur la rive, Merlin avait relevé la tête. Il se tenait contre un réverbère fondu, un bras serré contre ses côtes, et regardait Ombre avec une supplication nue. Il ne dit rien. Il n'en avait pas besoin.
Ombre pensa à une plage lisse. À quinze siècles à marcher sous la pluie sans qu'aucun monde ne l'appelle. Il regarda Sarah, pieds nus, du sang séché sous le nez.
« Non, dit-il.
— POURQUOI ?
— Parce qu'il y en a déjà un. » Il avait la voix éraillée. « L'autre, on me l'a donné avant que je sache qui j'étais. Celui-là, quelqu'un l'a choisi en me regardant. C'est le seul que j'ai gagné. »
Sarah cligna des yeux. Sa voix revint, rauque, la sienne, un peu furieuse :
« Je suis pas un haut-parleur, bordel. »
L'Œil ne répondit pas. Il se referma lentement, comme une paupière sur un rêve achevé. Les étoiles revinrent une à une. Le ciel de Paris n'était plus qu'un ciel.
Merlin s'était laissé glisser contre le réverbère. Il pleurait en silence, la tête basse, et il souriait.
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L'aube se leva sur la Seine.
Jack était assis sur une bitte d'amarrage, le chapeau rabattu sur les yeux, un cigare éteint entre les doigts. Autour de lui, les Mains Vides n'étaient plus des ennemis. Certains étaient assis sur le quai, hébétés. D'autres regardaient leurs paumes tatouées comme si elles leur étaient inconnues. Thomas Leroux était au milieu d'eux, et il avait la main de Sarah dans la sienne.
« Tu aurais pu dire oui, lâcha Jack sans relever la tête. Juste pour entendre.
— Je sais.
— Ça m'aurait pas gêné de l'entendre, moi.
— Je sais, Jack. »
Le démon haussa les épaules, puis esquissa son large sourire.
« Je dis ça pour toi. Sinon, la prochaine fois qu'on est bourrés, je saurai pas comment t'appeler.
— Tu m'appelles Ombre.
— Ouais. » Il ralluma son cigare. « Ça te va bien, en fait. »
Un peu plus loin, sur les marches du quai, Ezraël était resté à genoux. Il n'avait pas bougé depuis que la lance s'était dissoute. Ses ailes grises pendaient dans l'eau. Il regardait ses mains vides comme un homme qui vient de découvrir ce qu'il tient depuis des siècles.
Ombre s'approcha. Il ne tenait aucune lame.
« Je n'ai plus de verdict, dit Ezraël sans lever les yeux. Je n'ai plus rien à porter.
— Tu en as vingt mille à porter.
— Je ne sais pas comment.
— Moi non plus. » Ombre s'assit sur la marche à côté de lui. « On apprend en le faisant. Ça prend quelques siècles. »
Ezraël eut un rire sec, brisé, presque un sanglot. Il leva enfin la tête. Ses yeux étaient d'un gris délavé, et pour la première fois ils ressemblaient à ceux d'un homme.
« Elle m'a regardé. La petite. Avant. Et je n'ai rien senti. Quinze siècles, et c'est ce soir seulement que ça fait mal.
— Oui.
— Ça passera ?
— Non. »
Ils restèrent un moment ainsi, côte à côte, deux anciens frères qui regardaient le soleil monter sur un fleuve qui avait vu mourir des rois. Puis Ezraël se leva, vacillant, et s'éloigna le long du quai, sans lance, sans ordre, sans plus savoir où aller. Ombre le regarda disparaître dans la brume du matin.
Il ne le retint pas.
Quand il se retourna, Sarah était derrière lui. Elle avait les pieds nus et les mains noires de cendre.
« Tu m'avais dit de pas te suivre, dit-elle.
— Oui.
— J'ai suivi.
— Oui. »
Elle prit sa main gantée et la garda dans la sienne. Il la laissa faire. Jack, à vingt mètres, trouva soudain un grand intérêt à l'eau de la Seine.
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Ils rentrèrent au château avant midi.
Jack avait remporté sa mallette. « Pour la prochaine », avait-il dit. Personne n'avait répondu. Merlin dormait dans le fauteuil, enroulé dans sa couverture. Sarah s'était endormie sur le canapé avant d'avoir retiré ses bottes.
Ombre passa par la petite chambre. Il sortit la pierre de sa pochette et la remit dans sa boîte. Elle ne battait plus. Elle était tiède, comme une main qu'on vient de lâcher.
Dans la salle des lames, devant la fenêtre, il déplia ses ailes lentement, une à une, pour la première fois depuis le pont.
Elles étaient toujours noires.
Mais au bout de l'aile gauche, il y avait une plume. Une seule. Blanche. Blanche comme au premier jour, d'un blanc presque insolent, lumineux même dans la pénombre.
Il resta longtemps à la regarder, sans savoir ce qu'elle voulait dire. Un pardon, peut-être. Une promesse. Ou seulement un début.
Puis sa main gantée se referma sur la plume blanche.
Il l'arracha.
Sans hésiter.
La plume resta un instant entre ses doigts, éclatante contre le noir de son gant. Ombre la contempla en silence, puis referma son aile. Elle était de nouveau entièrement noire.
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Il rapporta le livre sur la table de la salle d'armes et l'ouvrit à la dernière page vierge. Il n'y en avait presque plus. Il prit une plume, la trempa dans l'encrier de pierre, et resta longtemps immobile avant d'écrire.
Puis il écrivit, lentement, comme on grave :
Je m'appelle Ombre.
Une fille aux yeux verts m'a donné ce mot un matin, sans savoir ce qu'elle faisait.
Ensuite, une ville entière a dit les noms de vingt mille morts pour qu'ils restent.
Je n'ai pas repris mon ancien nom. Je ne sais pas comment ça finit.
Mais cette fois, ça commence ici.
C'était la première page de ce livre qui avait un début. Il la laissa sans fin, comme on laisse une porte entrouverte.
À l'étage, dans la chambre où Sarah dormait, la voix revint dans son sommeil. Elle compta, comme chaque nuit. Mais elle ne dit pas sept.
Elle dit un.
✦ END OF THE FIRST CYCLE ✦
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